03.02.2011

Quand l’Europe s’éveillera

J’ai lu, hier soir, un essai très intéressant de Laurent Cohen-Tanugi, Quand l’Europe s’éveillera. L’auteur, avocat et ancien directeur de la mission interministérielle « l’Europe dans la mondialisation », y décrit les maux de l’Union, dont sa perte d’influence et de puissance face aux grandes nations que sont les Etats-Unis, la Chine, l'Inde, le Brésil, leurs causes et quelques pistes pour redresser la barre.

À quelques détails près, je partage tout à fait son point de vue sur la situation actuelle et sur les solutions à apporter, y compris celui qui pourrait paraître utopique mais qui sera probablement incontournable, à savoir l’interdiction de consultations populaires nationales sur les questions européennes, notamment pour l’adoption de traités et l’intégration de nouveaux Etats, au profit de l’organisation de consultations européennes.

Il a raison, donc, d’insister sur le manque de dynamisme européen, sur ses institutions sclérosées et, surtout, sur les parts de marché et l’influence que nous perdons face aux puissances étrangères. Et il a raison aussi lorsqu’il dénonce la « délégation » de mandataires politiques nationaux aux affaires européennes pour y défendre les intérêts de leur pays. J’ajouterais que, trop souvent encore, ils y sont délégués pour les remercier de services rendus ou pour terminer leur carrière de manière plus confortable. Nous préférerions de très loin de vrais passionnés de l’Europe ! Et tant que ces mandataires seront soumis au jugement de leur électorat national, il ne pourra y avoir d’ambitieux projet européen cohérent.

Je partage entièrement aussi son appel aux intellectuels afin qu’ils reviennent, eux aussi, au projet européen. Ils sont trop nombreux à s’en désintéresser, à considérer un peu par facilité, je pense, qu’on est trop proche de la réalité pour pouvoir tenir un raisonnement théorique peu risqué et trop éloigné du terrain pour pouvoir y être actif. Il ne tient qu’à eux, pourtant, de retracer les lignes directrices d’une future Europe, motivante pour les populations, porteuse à la fois d’espoir, de bien-être et de sécurité, respectée par les autres puissances, terrain fertile pour le développement économique et résolument tournée vers un avenir possible.

Car c’est peut-être là que l’essai de Laurent Cohen-Tanugi pourrait être critiqué, de même que l’action des dirigeants européens, d’ailleurs. Tant le diagnostic que les remèdes concernent l’Europe politico-politique et évitent le concret économique et sociétal. Peut-être l’ensemble du problème est-il donc mal posé !

Les dirigeants ont toujours beaucoup de difficultés à conserver un regard sur la population, son quotidien, ses peurs et désirs, etc. Bien sûr, les élites européennes doivent repenser les institutions et leur fonctionnement pour les intégrer le plus efficacement possible dans un monde qui évolue à très grande vitesse. C’est leur rôle. Sans cela, sans projet global, objectifs, moyens et outils de mesure des performances, nous serions condamnés à mourir lentement, mais sûrement. Je l’ai écrit plus haut, je souscris entièrement à cette nécessité.

Mais il y a évidemment bien pire que la faiblesse des institutions. On ne peut passer sous silence le mal-être des populations, dans la plupart des pays-membres, qui rend toute réforme de ces institutions totalement inefficace parce que cosmétique. Un mal-être qui résulte de crises économiques à répétition, d’une tendance au déclassement social et de la crainte d’une régression toujours plus profonde. Un mal-être qui résulte aussi d’un désenchantement et d’une perte de valeurs qui conduit de nombreux individus à se sentir seuls et perdus dans un monde qu’ils comprennent mal. Pour eux, il est impensable de songer au moindre investissement personnel dans un projet européen et collectif. S’en sortir est une priorité !

Par ailleurs, ils observent et dénoncent à juste titre une perte d’autonomie de nos Etats, et donc d’eux-mêmes, résultant à la fois de la conjonction entre la globalisation de l’économie et de notre perte d’influence et de pouvoir sur la scène économique mondiale, et de l’influence croissante de l’Union dans le fonctionnement des Etats. Pour ces citoyens, le destin du continent ne semble plus être entre nos mains ou leurs mains, et certainement pas entre celles des dirigeants politiques. Il ne faut pas chercher bien loin pour établir un lien entre le mal-être de certains et la montée en puissance d’institutions peu comprises et considérées comme inefficaces. Ce lien est faux mais il est bien là !

Pour de nombreux citoyens, donc, l’Europe n’est plus source d’opportunités, d’enrichissement, de sécurité, de paix et de bien-être. Encore une fois, il est important de définir des objectifs à moyen et long terme, tels que la création de l’Europe de la connaissance, et d’y consacrer des moyens humains et matériels suffisants. Mais se focaliser intensément sur des réformes institutionnelles et éloignées de la réalité du terrain accroîtrait encore la distance entre le peuple et ses élites.

Peut-être cet essai montre-t-il que nous ne l’avons pas encore compris, que nous nous trompons de cible et que, dès lors, même éveillés, il nous manquerait encore une indispensable lucidité…

20.10.2010

De la pensée complexe, encore...

L’exploration de l’œuvre d’Edgar Morin se poursuit. Je l’ai entamée il y a quelques semaines par les six tomes de la Méthode (dans le désordre), complétée ensuite par la Pensée tourbillonnaire, introduction à la pensée d’Edgar Morin de Jean Tellez, puis par Où va le monde ? et, actuellement, par Vers l’Abîme ?.

Je l’ai déjà mentionné dans de précédents commentaires, même si certains points de détail me dérangent au moment de la lecture, je me sens très proche de la pensée d’Edgar Morin, de son plaidoyer pour une pensée complexe, pour un décloisonnement de la connaissance et des esprits, pour une éthique plus marquée dans nos pensées et dans nos actes, pour une poursuite de notre évolution vers une Terre-patrie, une société-monde dans le respect, notamment, des spécificités culturelles de chaque peuple, de l’environnement et des biens communs.

Je m’en sens très proche parce que ce combat, je le mène dans ses grandes lignes depuis longtemps. Je le mène d’abord pour moi, de manière à la fois égoïste et égocentriste parce que je refuse que l’on m’enferme dans une case, forcément trop petite. Une case qui devrait permettre d’identifier une fois pour toute ma personnalité, mes activités, mes opinions, mes préférences, mes ambitions et ma destination. Une case qui réduit l’incertitude de l’autre à mon égard, rend son rapport à moi plus confortable, mais qui m’est insupportable et, pour tout dire, inconcevable. Je revendique le droit de changer d’humeur lorsque les circonstances m’y poussent, ce qui implique le droit à l’indignation (et j’en profite pour conseiller le dernier roman traduit en français de Philip Roth, il est excellent !). Je revendique le droit de ne pas figer mes opinions politiques strictement à droite ou à gauche, sans pour autant être obligatoirement en accord avec le centre. Je revendique le droit de poursuivre l’évolution de ma propre pensée et des activités qui en découlent. Et, dès lors, si l’on s’acharne à vouloir me coller une étiquette sur le front, je suggère l’usage de post-it, si possible hypoallergéniques…

Quoiqu’il en soit, je tente désormais de développer ma connaissance le plus librement possible. Notamment, lorsqu’au détour d’une phrase, d’une idée ou d’une note de bas de page un nouveau champ de connaissance s’offre à moi, j’essaie de l’explorer. Pas systématiquement, cependant, je l’avoue. Il reste certaines barrières que je ne franchis pas sous peine de manquer de temps ou de trop m’écarter de mon chemin et d’autres que je suis encore incapable de franchir. Mises à part ces quelques barrières, je ne peux donc que me sentir en phase avec ceci : « La compréhension de données particulières ne peut être pertinente que chez celui qui cultive et entretient son intelligence générale, et qui mobilise ses connaissances d’ensemble pour chaque cas particulier. » (Vers l’Abîme, p.51). Et je ne peux que remercier l’auteur de ces / ses mots parce qu’à défaut de parvenir à donner vie à certaines de mes ambitions, je ne me sens plus totalement étranger à la communauté des humains. C’est déjà ça…

Et lorsqu’il écrit « […] l’économie, qui est la science sociale mathématiquement la plus avancée, est la science socialement et humainement la plus arriérée, car elle s’est abstraite des conditions sociales, historiques, politiques, psychologiques, écologiques inséparables des activités économiques. » (Vers l’Abîme, p.50), j’applaudis des deux mains puisque ceci renforce ma démarche professionnelle. Si on limite une réflexion préalable à une décision à sa dimension économique ou commerciale, ou à sa dimension sociale ou encore écologique, sans envisager suffisamment le contexte et les implications dans d’autres domaines ou dans le temps et, donc, sans avoir fait intervenir des connaissances d’autres disciplines, on augmente les probabilités de se tromper. Et dans bien des cas, on augmente tout simplement la probabilité de courir à la catastrophe !

Certes, si une place croissante est laissée à l’analyse complexe d’un problème, il en ira inévitablement de même pour le principe de précaution et, par conséquent, la vitesse de notre progrès pourrait être réduite. « Pourrait » parce que réagir à un problème ou à une catastrophe humaine, sociale, économique, environnementale coûte beaucoup à la collectivité, tout en enrichissant certains individus au passage. Ce coût, souvent supérieur à ce qu’il aurait été si on avait anticipé le problème ou la catastrophe, se traduit lui-même par une réduction de notre efficacité et, donc, par un ralentissement de la vitesse du progrès. Nous avons donc, j’en suis certain, intérêt à promouvoir une pensée complexe, une réflexion multidisciplinaire, tant dans tous les domaines des sciences que dans les autres pans de la connaissance ou de l’organisation humaine, y compris en économie et en entreprise.

Pour y parvenir, il n’y a ni secret, ni miracle. L’éducation doit être adaptée et avoir pour ambition, une fois de plus, de former des têtes bien faites au lieu de têtes bien pleines de compétences spécialisées facilement utilisables et rentabilisables dans le monde économique. Ces têtes bien faites peuvent être celles de nos enfants si nous en comprenons l’urgence. Sinon, ce sera pour plus tard, en espérant que les générations futures soient plus intelligentes et responsables que nous, et qu’elles aient la chance de pouvoir encore anticiper les mutations de nos / leurs sociétés… c’est-à-dire qu’elles ne soient pas contraintes au changement, en réaction à une catastrophe sociale, économique, environnementale, géopolitique, ou que sais-je ? Catastrophe dont il faudrait alors chercher les fondements dans notre aveuglement !

08.09.2010

Edgar Morin et la complexité

Je viens d’entamer la Méthode 5, l’humanité de l’humanité, d’Edgar Morin. Ce livre me procure un réel et immense plaisir. Il y a certes un partage profond, généreux de connaissances et de réflexions accumulées durant toute une vie ; ce qui explique partiellement le sentiment éprouvé à la lecture de ces pages, une certaine émotion aussi (la même que celle qui m'a accompagné lors de la lecture de Génétique du péché originel de Christian de Duve). Mais ce qui me plaît le plus dans l’œuvre d’Edgar Morin, c’est la défense de la complexité, de l’universalité de la pensée et du savoir face à la fuite aveugl(ant)e vers la spécialisation que nous connaissons actuellement.

Depuis toujours, je me sens comme ce poulpe en aquarium qui ne peut s’empêcher d’explorer d’autres bassins, d’en visiter les coins et recoins, d’y pêcher, d’y jouer pour ensuite revenir enrichi ou momentanément rassasié dans l’aquarium que ses soigneurs lui ont arbitrairement attribué. Ses soigneurs agissent pour son bien comme ils le font pour tous les animaux dont ils ont la charge. Mais ce poulpe est différent et ils n’en savent que peu de choses.

Si j’ai le désir d’explorer de nombreuses disciplines qui me permettront de mieux comprendre l’homme (l’individu, la société, l’espèce), c’est pour répondre à un besoin personnel, à une gourmandise que je ne parviens pas à calmer. C’est aussi parce que je pense que nous devrions tous, autant que possible, selon nos moyens, conserver l’esprit ouvert à toute connaissance. « Ainsi, toutes les sciences, tous les arts éclairent chacun sous son angle le fait humain. Mais ces éclairages sont séparés par des zones d’ombres profondes, et l’unité complexe de notre identité nous échappe. La nécessaire convergence des sciences et des humanités pour restituer la condition humaine ne se réalise pas. », écrit Edgar Morin dans ses préliminaires.

Notre course à la spécialisation est une fuite, je l’ai dit. Elle résulte de la profondeur de certaines matières, de la difficulté de les appréhender, du temps et de l’énergie qui doivent être investis dans leur exploration. Ce mouvement est indispensable, c’est un fait, mais il ne peut être le seul. Pour la plupart, ce mouvement se transforme en prétexte qui justifie le rejet d’autres pans de la connaissance, alors qu’il y a en réalité un manque d’intérêt, de temps ou de courage. Or Edgar Morin n’a de cesse de le répéter, cette spécialisation nous empêche de comprendre l’humain et crée des vides, des gouffres dans lesquels nous pourrions chuter. Elle crée LE vide. Peut-être celui-ci ou celui-là est-il champion dans sa matière mais s’il est aveugle aux savoirs connexes ou complémentaires, il reste un humain ignorant de son monde.

Si, par contre, il accepte d’explorer les intersections entre les matières, s’il accepte d’éclairer l’objet de son observation sous différents angles, il contribuera bien plus que tout autre à la compréhension de ce que nous sommes, du sens qui autrement nous échappe.

J’ai choisi de m’engager dans cette voie. Je sais que la destination est à une distance infinie de mon point de départ, que ma vie sera insuffisante, que le temps qu’il me reste ne me permettra pas de tout explorer et que je n’aurai pas les capacités de tout comprendre, mais c’est pour moi le plus beau des voyages. Et de même que les aventuriers et explorateurs reviennent au pays avec des connaissances nouvelles, des images, des blessures à montrer et des anecdotes à raconter, de même qu’ils les partagent autant que possible, je prends plaisir à rétrocéder le peu que j’ai accumulé à ce jour. Si l’on cherche à savoir qui je suis et pourquoi je fais ce que je fais, il y a là un début de réponse…