02.08.2010

Quelques lectures... (27)

Après Mariages de Jacques A. Bertrand, une série de variations divertissantes autour du thème éponyme, j’ai lu Un Homme de Philip Roth. L’auteur y aborde, une fois de plus et ce ne sera pas la dernière, la fin de vie ou plutôt, la fin d’une vie commune, celle d’un homme banal avec ses qualités et ses défauts. Un homme marié, divorcé, remarié, qui trompe, ment… regrette ou assume. Un homme aimé de sa fille, de quelques amis mais détesté de ses fils. Un homme à la santé fragile, dont le corps le quitte petit à petit, dont quelques amis sont victimes de cancers, de dépressions. Un homme tourmenté par l’approche de la mort. Elle le vaincra comme nous tous. Un roman dérangeant (son titre anglais « Everyman » l’est encore plus !) qui, par sa justesse, m’a vraiment mis mal à l’aise. Est-ce l’aveu de nos défauts, de nos faiblesses ? Celui de notre présence éphémère parmi les vivants ? Ou est-ce la solitude qui nous guète tous, un jour ou l’autre, lorsque nous ne serons plus « aimables » ? Est-ce tout ça à la fois ?

Quelques lectures « documentaires » ont suivi dont l’Occident Mondialisé d’Hervé Juvin et Gilles Lipovetsky, le Bonheur Paradoxal du même Lipovetsky, le Deuxième Humanisme d’Eric Deschavanne, le Nouvel Ordre Ecologique et Homo Aestheticus de Luc Ferry, l’Humanité perdue d’Alain Finkielkraut et le moins convainquant Aveuglantes Lumières de Régis Debray.

S’y sont intercalés quelques romans de Pascal Garnier (Comment va la douleur ?, Flux et les Hauts du Bas) et de Frédéric Vitoux (L’Ami de mon père et Clarisse). Le premier, j’en ai déjà parlé à de nombreuses reprises. J’aime beaucoup son style et son univers, la manière dont il montre que des vies simples, apparemment sans relief, peuvent basculer à cause d’un grain de sable apparu au mauvais moment, au mauvais endroit. Tout bascule vers l’excès, la destruction, la fuite ou le suicide, quelle qu’en soit la forme.

Frédéric Vitoux, lui, emmène le lecteur dans le passé de sa famille comme il l’a fait récemment avec Grand Hôtel Nelson. Un passé reconstitué au départ de souvenirs et de documents et dont certains vides sont comblés par la fiction. Le passé d’hommes et de femmes simplement humains, présentés avec leurs forces et leurs faiblesses dans un contexte qu'ils ne comprennent pas toujours. Un passé, surtout, dans lequel l’auteur se replonge pour tenter de retrouver son père disparu, de tisser avec lui des liens qui lui ont manqué, qui lui manqueront à jamais malgré l’écriture… C’est dans Clarisse, je pense, que Frédéric Vitoux rend le plus ouvertement hommage à l’écriture, au travail de l’auteur par lequel il cherche à comprendre le monde, son monde, pas seulement en décrivant ce qu’il sait mais, ce qui est bien plus important et intéressant, en s’interrogeant sur ce qui a poussé des hommes et femmes à agir comme ils l’ont fait et sur les leçons qui nous pourrions en tirer afin de créer le monde de demain. Mais sur ce dernier point, j’avoue extrapoler quelque peu et confondre la vision que Frédéric Vitoux exprime et la mienne…

11.06.2010

Quelques lectures... (26)

Ça fait bien longtemps, à nouveau, que je n’ai plus partagé mes lectures…

Un professeur d'université ayant choisi, il y a plusieurs décennies, de quitter femme et enfant pour vivre librement sa vie sexuelle tombe dans les filets de l'une de ses étudiantes. Il ne maîtrise ni la relation, ni sa propre volonté, se prosterne dans elle, devient jaloux, angoissé de ne pas la voir... ou de la voir. Lorsqu'après plusieurs années de pratique assidue du piano, il pense être guéri de leur séparation, elle reprend contact... et il replonge. La Bête qui meurt, de Philip Roth, nous emmène au cœur des souffrances d’un homme qui a cru pouvoir profiter de la supériorité due à sa position professionnelle et sociale et qui, contre toute attente, au crépuscule de sa vie devient victime de son propre jeu. Un retour de flamme, peut-être. Le cycle de la vie, aussi. Un livre à la fois prenant et dérangeant, comme ont pu l’être la Tache et Exit le Fantôme.

Dans un tout autre style, Le Vent Printanier, nom de code de la rafle du Vel' d'hiv', en juillet 1942 est un petit recueil de courtes nouvelles qui nous plonge dans le désarroi de petites gens, victimes de la bêtise et de la cruauté des hommes. Pour rappel, plus de 13000 juifs ont été arrêtés par la police française et regroupés avant d'être déportés. Peu en sont revenus. Hubert Haddad a imaginé ces quatre courtes nouvelles, pudiques et sensibles, simplement parce que le souvenir maintient le lien entre le passé et le présent... parce que ce souvenir ne peut s’évaporer !

À un mois près, HHhH de Laurent Binet ramène le lecteur dans la même période. L'auteur a choisi un récit hybride qui mêle un fond historique, le "making-off" de son livre et quelques touches romanesques. L'histoire en elle-même est passionnante. Elle retrace la route des protagonistes, Heydrich d'un côté (bras droit d'Himmler et planificateur de la solution finale) et ses assassins de l'autre, jusqu'à ce jour de juin 1942 dans le virage praguois dit d'Holešovice. Le premier circule sans escorte dans un véhicule décapotable. Une mitraillette s'enraye, une grenade explose au mauvais endroit... Suivent une fuite, une poursuite, des représailles... Tout cela est joliment amené, rondement mené, par moments même palpitant. Mais la première moitié du livre est "polluée" par les questions de l'auteur, quelques erreurs qu'il corrige plus loin, des commentaires sur d'autres livres que le sien qui traitent du sujet... et de nombreux passages où la grossièreté des propos prend le pas sur l'érudition évidente de Laurent Binet. Et ça, c'est plus fort que moi: autant j'apprécie l'argot dans un contexte léger, autant j'accepte la vulgarité dans un élan de colère, autant cette grossièreté liée au savoir me déplaît fortement. Est-ce ce que je retiendrai de ce livre? Je n'en sais rien. Reste que le Prix Goncourt du premier roman lui a peut-être été accordé à la légère. Reste aussi à voir ce que l'auteur pourra produire à l'avenir, tant ce livre-ci semble être la synthèse d'un savoir accumulé de manière obsessionnelle et compulsive durant de nombreuses années. Vous l'aurez compris, je suis mitigé...

Le plaisir fut total ensuite, lorsque je me suis plongé dans cette publication posthume de Pascal Garnier, les Insulaires et autres romans (noirs). Un recueil de trois romans (La Place du Mort, Les Insulaires et Trop près du Bord), noirs donc, dans lesquels, comme à son habitude, l’auteur met en scène des personnages simples, a priori sans histoire… Jusqu’à ce que survienne un petit accident, une mauvaise rencontre, et tout dérape. Les événements s’enchaînent ensuite, inéluctablement, vers la perte, la folie ou la destruction. Des petites gens qui, comme tout humain, sont capables d’actes médiocres, comme des pires atrocités.

Je me suis détendu, ensuite, avec Tous ruinés dans 10 ans ? de Jacques Attali et L'Empire de la Honte, de Jean Ziegler. Façon de parler, évidemment, puisque, ces livres ne nous éloignent pas de la petitesse des humains et traitent, de surcroît, d’une réalité froide, présente et à venir. Je reviendrai sur ces deux livres un peu plus tard…

Et puis, ces quatre derniers soirs, j’ai eu la chance de voyager en compagnie d’Erik Orsenna. Son Entreprise des Indes est un merveilleux bijou à mettre entre toutes les mains. Une histoire contée par un homme, Bartolomé, resté dans l’ombre de son frère, Christophe Colomb. La petite histoire de deux frères, dont l’un est persuadé, depuis l’enfance, du rôle que Dieu lui a confié. Puis la grande Histoire, inlassablement écrite en lettres de sang, tant la cruauté et la soif de l’or sont inscrites dans nos gènes. « À l’or on sacrifie tout : les pays, les plantes, les animaux, les hommes, les femmes. Et une fois l’or acquis, on l’échange contre des pays, des plantes, des animaux, des hommes, surtout des femmes. Où est le gain ? Christophe, Christophe, si notre œil pouvait plonger dans l’or et y scruter assez profond, ne crois-tu pas qu’il y trouverait l’énigme de l’imbécilité des hommes et de leur cruauté ? » Comme l’indique Erik Orsenna avec passion, celui qui lit voyage autant que le marin. Il nous offre, ici, un voyage dans le temps et dans l’espace. Un voyage palpitant qui nous ramène brutalement, pourtant, vers ici et maintenant… vers une imbécilité et une cruauté intactes !

 

25.02.2010

La connaissance,… suite.

Dans la connaissance, enjeu majeur !, publié il y a peu, j'abordais le manque d’intérêt pour le savoir et la réflexion dans le chef de nos contemporains (ce dont je me désole chaque jour !). Je m’appuyais notamment sur le dernier livre de Philippe Sollers, Discours Parfait.

Le hasard ( ?) m’a guidé vers un essai, fort intéressant, de Lionel Naccache, neurologue et chercheur en neurosciences. Ce livre a pour titre Perdons-nous connaissance ?, précisé par « de la mythologie à la neurologie ».

J’étais fort curieux de découvrir les liens que tissait l’auteur entre ces deux pans de notre savoir, si éloignés et pour lui, si proches. Ce lien est le suivant : dans les textes mythologiques (il se base sur celui d’Icare, sur le Talmud et sur le mythe de Faust), il trouve des éléments qui démontrent le risque de trop développer ses connaissances. Un risque pour l’intégrité, l’identité, la santé mentale et, tout simplement, pour la vie de ceux qui veulent en savoir trop. Du coup, la peur de connaître est inscrite dans notre inconscient, collectif et individuel. Elle est accrue par le fait que tout notre être est transformé par les nouvelles connaissances. D’un individu X, nous devenons un individu X’, qu’on peut imaginer enrichi mais qui pourrait également être appauvri : les textes cités nous le montrent. Le lien avec les neurosciences ? L’auteur utilise ses compétences professionnelles, son expérience, des études menées par différentes équipes pour démontrer que le savoir est basé sur le triptyque fiction – interprétation – croyance, sur le fait que notre connaissance, fût-elle théorique, est transformée en fiction par notre cerveau, interprétée de manière à ce que cette fiction nous soit acceptable et qu’elle n’ébranle pas nos croyances. Il évoque quelques cas pathologiques pour étayer son propos.

Tout ceci est fort intéressant, bien écrit, intelligent. Il invite assurément à la réflexion. Mais il me semble que l’auteur pose mal le problème. Si le lien entre les textes anciens et la crainte d’apprendre est effectivement établi, dans la quasi-intégralité de son essai, il omet la notion de pouvoir. Les textes auxquels il fait référence, de même que les textes fondateurs d’autres religions ou de toutes les théories politiques, de même aussi que leur influence encore sensible sur les comportements des individus sont tous directement liés au pouvoir. Celui qui sait le détient sur l’ignorant. Celui qui veut le pouvoir maintient l’autre dans l’ignorance. Et quel meilleur moyen de le maintenir dans l’ignorance que de lui faire croire qu’à trop apprendre, on risque la mort, la folie ou pire !, l’hérésie.

Certes, l’acquisition de la connaissance peut déstabiliser les croyances et l’identité du bénéficiaire mais le risque porte avant tout sur la stabilité du système politique, sociétal ou religieux dans lequel celui-ci évolue. En savoir trop ne constitue pas un risque direct pour l’individu mais bien indirect parce qu’il déstabilise le pouvoir ; l’individu risque d’y laisser sa peau tout simplement. Le risque d’hérésie ? Evidemment, il est présent. La connaissance scientifique, la culture, les outils de réflexion acquis au fil des connaissances, l’esprit critique qui en résulte éloignent l’individu de l’obscurantisme, de l’imagerie simpliste des religions et de tout discours populiste du pouvoir en place. Le risque de folie ? Dans le regard des autres, oui, probablement. Celui qui sait, celui qui révèle un fait inconnu, qui concrétise l’inimaginable est pris pour un fou. Mais il ne l’est pas ! C’est le pouvoir, par crainte, qui l’en accuse.

Quant au manque de curiosité pour la connaissance, il ne faut pas en chercher la cause dans la mythologie mais bien dans des faits bien plus pragmatiques :

- La paresse, le rejet de l’effort, le manque d’investissement personnel ou l’absence de capacités d’émerveillement ;

- La crainte de l’inconnu, non parce qu’on ne sait pas quelle sera le nouvel individu X’ mais parce qu’on craint de n’être pas capable d’appréhender l’inconnu… ou les représailles du pouvoir si l’on adhère à des théories interdites ;

- La société de la connaissance n’a pas été imaginée pour élever l’Humain mais bien pour façonner de bons soldats. La connaissance est donc de plus en plus orientée vers son utilisation professionnelle, plutôt que culturelle, enrichissante matériellement plutôt qu’intellectuellement. Elle a quitté la sphère du plaisir ou de la construction individuelle pour n’être plus qu’un outil de travail. Or, il faut être réellement passionné ou fortement contraint pour ramener du travail à la maison !

Le terme « connaissance » prend d’ailleurs plusieurs formes dans cet essai et aurait pu être mieux cadré, défini de manière plus rigoureuse. Même lorsqu’il oppose la société de la connaissance à celle de l’information, l’auteur fait trop peu mention de la connaissance scientifique ou culturelle, née de l’apprentissage et de la réflexion ; il l’a confond trop facilement avec la simple information ou la notion de conscience (dans le cadre de son activité de médecin, par exemple). Ce sont des volets de la connaissance, fort différents, qui ont des implications sociales et individuelles distinctes. Cette confusion entre information et connaissance est évidemment évoquée, mais l’auteur semble en être lui-même victime.

Lorsqu’il évoque la société de l’information et celle de la connaissance, il oublie d’intégrer la notion de rareté propre habituellement à l’économie, mais qui est l’un des fondements de nos comportements. Lorsqu’un bien est rare, on tente de le stocker, pire de se l’accaparer aux dépens d’autrui. S’il est habituellement abondant, nul besoin de le stocker, on se sert si et seulement si le besoin se présente. Il en va de même, actuellement, pour l’information. Elle est abondante et facilement accessible. Nul besoin de mémoriser rapidement des données ou un concept, tant qu’ils sont disponibles. Il suffit de savoir où les retrouver lorsqu’on en aura besoin. On ne transforme donc pas une information en connaissance ! L’effort est inutile ! La curiosité, si elle existe, est déplacée de l’apprentissage approfondi, qui marquera définitivement l’acteur (de X vers X’), à une découverte superficielle.

Tout ceci, fort abstrait peut-être, prend vie dans le Grand Hôtel Nelson, de Frédéric Vitoux. Après avoir (re)découvert des négatifs en verre représentant des scènes pornographiques du début du XXème siècle, le narrateur mène une brève enquête, tente de savoir, de comprendre son grand-père. Puis, il imagine une partie de sa vie, quelques rencontres, dont celle avec Marie Anne de Bovet, femme de lettre féministe, ou Madeleine, femme légère qui aurait pu être l’un des modèles représentés sur les négatifs. Madeleine avec laquelle il aura une liaison, amoureuse et physique, et qui choisira un autre homme après avoir découvert l’antre de son amant et son univers faits de livres et de connaissances. Elle, si sûre d’elle, de son pouvoir sur les hommes. Elle si légère… Elle aurait été écrasée par tant de savoir qu’elle ne pourrait qu’effleurer. Elle aurait perdu le pouvoir, ce fameux pouvoir qui manque à la démonstration de Lionel Naccache ! Il en va de même pour la relation avec Marie Anne ; celle-ci perd toute influence sur son amant au fur et à mesure qu’il acquiert des connaissances, que celles-ci l’émancipent.

Cette connaissance est « stockée » de manière compulsive par ce grand-père curieux de tout, Georges Vitoux, lorsqu’il étudie la médecine, lorsqu’il enquête sur de nouvelles inventions et transforme rapidement l’information en articles ou livres, lorsqu’il empile ceux-ci ou qu’il multiplie les collections.

Ce livre montre magnifiquement à la fois la curiosité, indispensable préalable à toute connaissance, le pouvoir du savoir (acquis ou redouté) et l’effet de la rareté sur la transformation de l’information en connaissance. Si notre société n’accorde pas à la connaissance la place qu’elle mérite, il me semble qu’elle doit tourner son regard vers ce triptyque-là : curiosité, pouvoir, rareté.