23.12.2011

Un voeu, un seul...

À l’heure des bilans, d’aucuns se satisfont de leurs résultats financiers. D’autres, au contraire – et je crains qu’ils soient de plus en plus nombreux -, angoissent à la vue des chiffres de leur activité (ou de l’absence d’activité). Les uns se disent qu’ils seront encore plus riches demain, les autres prennent conscience qu’il est désormais possible de chuter. D’autres reportent d’un an, encore, l’espoir de refaire enfin surface. En découlent pour tous la volonté de sécuriser ses acquis et de protéger les siens, le repli sur soi, le rejet de tout ce qui peut ressembler, de près ou de loin, à un danger.

Tout cela est profondément naturel. Les humains agissent de la sorte depuis la nuit des temps. Mais ceci étant dit, s’arrête-t-on à ce constat ? Nous avons toujours fait comme ça, c’est notre nature et on n’y peut rien changer ?

Ah, non ! Pas ça ! Moi, ce qui m’inquiète, c’est précisément que les principaux caractères humains n’aient pas ou aient trop peu évolué depuis des siècles. Il suffit pour s’en convaincre de (re)lire Platon, Thomas More ou Erasme. Tous dénoncent la cupidité, la soif de pouvoir, l’égoïsme, la bêtise, le rejet de l’autre. Or, c’est justement ce repli sur soi et ce rejet de l’autre qui enferment les esprits et, par conséquent, réduisent nos capacités à comprendre notre monde, notre environnement, les enjeux et contraintes, la culture, les droits et devoirs d’autrui, etc. Ils réduisent en outre nos capacités à allier nos forces, à conjuguer nos efforts, à collaborer efficacement afin d'atteindre des objectifs qui nous dépassent individuellement.

Nous disposons pourtant de capacités intellectuelles et cognitives permettant de dépasser ces mécanismes. Mais il nous faut revoir nos modes de pensée et l’éducation des générations futures afin que, tous, nous inversions l’affirmation de la Folie d’Erasme selon laquelle plus on est fou, plus on est heureux. Malheureusement, et Lionel Naccache l’avait aussi montré dans son livre Perdons-nous connaissance, l’Humanité s’est développée et organisée autour de la peur du savoir. Il faut donc impérativement et rapidement déclarer que cette peur est dépassée, le refus d’apprendre, de réfléchir et d’évoluer, les idées courtes doivent être illégaux, inciviques parce que contraires à l’intérêt général.

Nous devons inverser la chaîne des récompenses et reconnaissances, valoriser les intellectuels plutôt que les marchands ou les joueurs de foot. Valoriser aussi l’apport aux autres plutôt que les signes extérieurs de richesse, les fausses apparences et le commerce inutile. Transformer le sens du mot richesse.

Et à propos de richesse, le débat sur la croissance va s’approfondir dans les prochaines années. Les dogmes s’opposeront : pour ou contre la croissance. Et s’il y a croissance, à qui profitera-t-elle ? Certes, mais il nous faut dépasser ces dogmes, idées courtes par excellence, et utiliser notre puissance intellectuelle pour aller au-delà. La croissance va se poursuivre (sauf si notre civilisation sombre), mais elle prendra d’autres formes (sans quoi notre civilisation sombrera). Je vous invite à relire J. Stiglitz sur ce thème. Nous allons apprendre, j’en suis certain, à faire plus et mieux avec moins, à dématérialiser une partie de nos activités, à recycler toujours plus. Et nous allons apprendre à valoriser le savoir, la culture, la réflexion, la modélisation, l’anticipation, la prospective, l’organisation, le long terme,… au détriment du gain rapide, irresponsable et malhonnête.

L’Humanité sera-t-elle plus heureuse alors ? Je n’en sais rien. Mais si nous voulons sortir durablement de cette crise complexe (économique, financière, politique, sociale, démocratique, environnementale, démographique) que nous traversons depuis, de mon point de vue, plus de quarante ans, dépassons les schémas de toujours et faisons évoluer l’esprit et l’intelligence.

Et si nous pouvons dépasser le repli sur soi, l’égoïsme et la cupidité par l’intelligence, la réflexion et l’éducation, nous verrons qu’il est possible de combiner la coopération au sein d’un environnement organisé ET la liberté individuelle, qu’il est possible de vivre ensemble, de nourrir et de satisfaire tous les besoins primaires de l’Humanité, d’exister sans détruire et sans combattre, de muliplier les instants de bonheur sans pour autant posséder toujours plus. Si j’ai un vœu à formuler à l’approche de la nouvelle année, eh bien voilà, c’est celui-là !

20.10.2010

De la pensée complexe, encore...

L’exploration de l’œuvre d’Edgar Morin se poursuit. Je l’ai entamée il y a quelques semaines par les six tomes de la Méthode (dans le désordre), complétée ensuite par la Pensée tourbillonnaire, introduction à la pensée d’Edgar Morin de Jean Tellez, puis par Où va le monde ? et, actuellement, par Vers l’Abîme ?.

Je l’ai déjà mentionné dans de précédents commentaires, même si certains points de détail me dérangent au moment de la lecture, je me sens très proche de la pensée d’Edgar Morin, de son plaidoyer pour une pensée complexe, pour un décloisonnement de la connaissance et des esprits, pour une éthique plus marquée dans nos pensées et dans nos actes, pour une poursuite de notre évolution vers une Terre-patrie, une société-monde dans le respect, notamment, des spécificités culturelles de chaque peuple, de l’environnement et des biens communs.

Je m’en sens très proche parce que ce combat, je le mène dans ses grandes lignes depuis longtemps. Je le mène d’abord pour moi, de manière à la fois égoïste et égocentriste parce que je refuse que l’on m’enferme dans une case, forcément trop petite. Une case qui devrait permettre d’identifier une fois pour toute ma personnalité, mes activités, mes opinions, mes préférences, mes ambitions et ma destination. Une case qui réduit l’incertitude de l’autre à mon égard, rend son rapport à moi plus confortable, mais qui m’est insupportable et, pour tout dire, inconcevable. Je revendique le droit de changer d’humeur lorsque les circonstances m’y poussent, ce qui implique le droit à l’indignation (et j’en profite pour conseiller le dernier roman traduit en français de Philip Roth, il est excellent !). Je revendique le droit de ne pas figer mes opinions politiques strictement à droite ou à gauche, sans pour autant être obligatoirement en accord avec le centre. Je revendique le droit de poursuivre l’évolution de ma propre pensée et des activités qui en découlent. Et, dès lors, si l’on s’acharne à vouloir me coller une étiquette sur le front, je suggère l’usage de post-it, si possible hypoallergéniques…

Quoiqu’il en soit, je tente désormais de développer ma connaissance le plus librement possible. Notamment, lorsqu’au détour d’une phrase, d’une idée ou d’une note de bas de page un nouveau champ de connaissance s’offre à moi, j’essaie de l’explorer. Pas systématiquement, cependant, je l’avoue. Il reste certaines barrières que je ne franchis pas sous peine de manquer de temps ou de trop m’écarter de mon chemin et d’autres que je suis encore incapable de franchir. Mises à part ces quelques barrières, je ne peux donc que me sentir en phase avec ceci : « La compréhension de données particulières ne peut être pertinente que chez celui qui cultive et entretient son intelligence générale, et qui mobilise ses connaissances d’ensemble pour chaque cas particulier. » (Vers l’Abîme, p.51). Et je ne peux que remercier l’auteur de ces / ses mots parce qu’à défaut de parvenir à donner vie à certaines de mes ambitions, je ne me sens plus totalement étranger à la communauté des humains. C’est déjà ça…

Et lorsqu’il écrit « […] l’économie, qui est la science sociale mathématiquement la plus avancée, est la science socialement et humainement la plus arriérée, car elle s’est abstraite des conditions sociales, historiques, politiques, psychologiques, écologiques inséparables des activités économiques. » (Vers l’Abîme, p.50), j’applaudis des deux mains puisque ceci renforce ma démarche professionnelle. Si on limite une réflexion préalable à une décision à sa dimension économique ou commerciale, ou à sa dimension sociale ou encore écologique, sans envisager suffisamment le contexte et les implications dans d’autres domaines ou dans le temps et, donc, sans avoir fait intervenir des connaissances d’autres disciplines, on augmente les probabilités de se tromper. Et dans bien des cas, on augmente tout simplement la probabilité de courir à la catastrophe !

Certes, si une place croissante est laissée à l’analyse complexe d’un problème, il en ira inévitablement de même pour le principe de précaution et, par conséquent, la vitesse de notre progrès pourrait être réduite. « Pourrait » parce que réagir à un problème ou à une catastrophe humaine, sociale, économique, environnementale coûte beaucoup à la collectivité, tout en enrichissant certains individus au passage. Ce coût, souvent supérieur à ce qu’il aurait été si on avait anticipé le problème ou la catastrophe, se traduit lui-même par une réduction de notre efficacité et, donc, par un ralentissement de la vitesse du progrès. Nous avons donc, j’en suis certain, intérêt à promouvoir une pensée complexe, une réflexion multidisciplinaire, tant dans tous les domaines des sciences que dans les autres pans de la connaissance ou de l’organisation humaine, y compris en économie et en entreprise.

Pour y parvenir, il n’y a ni secret, ni miracle. L’éducation doit être adaptée et avoir pour ambition, une fois de plus, de former des têtes bien faites au lieu de têtes bien pleines de compétences spécialisées facilement utilisables et rentabilisables dans le monde économique. Ces têtes bien faites peuvent être celles de nos enfants si nous en comprenons l’urgence. Sinon, ce sera pour plus tard, en espérant que les générations futures soient plus intelligentes et responsables que nous, et qu’elles aient la chance de pouvoir encore anticiper les mutations de nos / leurs sociétés… c’est-à-dire qu’elles ne soient pas contraintes au changement, en réaction à une catastrophe sociale, économique, environnementale, géopolitique, ou que sais-je ? Catastrophe dont il faudrait alors chercher les fondements dans notre aveuglement !

15.09.2009

Un développement innovant

Voici des extraits d’un article paru ce jour sur le site du Monde. Ils illustrent parfaitement ce que j’exprime très souvent :

« Dans l'opinion commune française, la créativité reste traditionnellement prisonnière du domaine artistique. Etre créatif, c'est un peu être artiste. Point final, bien souvent, tant on oublie volontiers que les plus grands créatifs, ceux qui ont su faire les alliances les plus novatrices sont bien souvent les scientifiques !

[…]

Et pourtant, il y a urgence. Urgence à former une nouvelle génération qui soit réellement créative. Pas seulement parce que notre économie de la connaissance en a besoin, mais parce qu'on ne peut pas lire le troisième millénaire à travers le prisme du précédent. Et aussi parce que les enjeux auxquels la planète doit faire face nécessitent des solutions innovantes.

Or la créativité, c'est cette capacité à inventer d'autres chemins. A sortir de nos schémas traditionnels, pour relever des défis nouveaux. C'est un processus mental qui implique la génération de nouvelles idées ou concepts, ou de nouvelles associations entre des idées et des concepts préexistants, mais qui a priori se mariaient mal.

C'est ce qui permet de développer cette pensée complexe que défend le sociologue Edgar Morin. Cette manière libre d'envisager les connaissances en gommant les coupures traditionnelles entre les disciplines académiques, afin de comprendre le monde complexe qui nous entoure. Un monde fait d'enchevêtrements et d'entrelacements, qui ne résiste pas à la séparation disciplinaire. »

Je vous invite à lire l’article dans sa globalité (cliquez ici...).

La créativité, la multidisciplinarité, le développement d’une société de la connaissance sont des préalables indispensables à la poursuite du développement de nos pays. J’irais même jusqu’à évoquer la survie de notre civilisation. Je sais que ces mots appellent la peur ou la moquerie mais je crois en ce danger. Et j’ai l’intime conviction que la survie, puis le succès, le bien-être et la paix ne viendront que du développement d’une société intelligente qui mêlera à la fois la dimension individuelle et collective, les arts et les sciences, le droit à la connaissance et l’obligation de la faire croître, puis de la partager pour le bien collectif. Cette évolution réduira l’influence de l’argent, du pouvoir et de la concurrence au profit de la reconnaissance, de la collaboration et du bien-être.