23.06.2011
Du lien à l’école
Hier soir, ma fille de huit ans (et demi !) révisait sa leçon d’éveil sur la préhistoire. Deux choses m’ont frappé, cette fois-ci comme pour d’autres leçons… pour elle comme pour moi lorsque j’étais à sa place, rien n’a vraiment changé en trente ans :
1. On commence les cours d’histoire par les périodes les plus anciennes alors que les enfants ont déjà des difficultés à se représenter à la fois les cinquante années antérieures à leur naissance et la différence entre les nombres 30000, 300000 ou 3000000. Quelle que soit l’unité qu’on leur accole, cette différence est de taille pourtant, non ? Difficile donc de se représenter l’étendue de la période pendant laquelle les hommes ont évolué, ont appris, ont perfectionné leurs techniques, ont gagné en puissance face à la nature,…
2. Son cahier est composé d’une série de photocopies dont on ne connaît ni l’origine, ni l’âge pour lequel les textes ont été rédigés. Une partie de ce contenu est surligné au fluo et doit être connue. Les enfants sont donc confrontés à des données sans lien, des phrases et mots-clés isolés qu’il faut assimiler. Et ça, même si on peut concevoir qu’il s’agit d’une synthèse de ce qui a été vu en classe, ça me pose un vrai problème.
On sait que la mémoire se forme par associations (autres souvenirs, images réelles ou non, sons, odeurs, sentiments,…). Si des hypermnésiques comme Daniel Tammet, par exemple, sont capables de réciter ( !) plus de 22000 décimales de la constante Pi, c’est précisément parce qu’ils ont développé les associations, parce qu’un chiffre a une couleur, une odeur, une personnalité. Dès lors, Daniel Tammet, focalisons-nous sur lui, crée un vrai récit de ces 22000 décimales (22514, pour être précis mais ne chipotons pas). Une fois l’histoire conçue selon un fil logique et cohérent, sa mémorisation est renforcée. L’histoire existe dans son esprit. Un chiffre oublié ne provoque plus un blocage insurmontable : s’inscrivant dans un ensemble, il est rapidement retrouvé.
Pour en revenir à la leçon sur la préhistoire, je suis frappé par l’absence de récit ; il n’y a pas de liens entre les éléments, pas de mise en contexte. On dit aux enfants que Homo Erectus a succédé à Homo habilis comme s’il s’agissait d’ensembles disjoints et imperméables, comme si nos ancêtres avaient décidé d’un jour à l’autre par un acte politique qu’ils seraient désormais Erectus.
On apprend que Homo Erectus a maîtrisé le feu, qu’il a développé et affiné ses armes, qu’il mangeait de la viande cuite, qu’il a colonisé l’Europe et l’Asie. Soit. Sans lien, on a toutes les chances d’oublier l’un ou l’autre de ces faits. Ils sont pourtant tous importants. Mais si l’on comprend que la maîtrise du feu permet de cuire les aliments, que la viande cuite est plus digeste et que la digestion demande donc moins d’énergie, que l’apport final est supérieur, que des armes plus efficaces permettent à la fois d’obtenir plus de viande et de limiter les blessés et morts à la chasse,… que tous ces gains d’efficacité ont permis à l’Homme de gagner en puissance face à son environnement, de se développer, de se diversifier, d’étendre ses territoires vers l’Europe et l’Asie, de s’adapter aux climats locaux tant physiquement que par de nouvelles techniques, des comportements inédits. Sans lien, comment comprendre que la station debout a contribué à ces évolutions mais aussi, au développement de la boîte crânienne, aux capacités d’expression dont le langage ?
Quant à Neandertal, on dit qu’il a développé l’agriculture et l’élevage et qu’il a créé les premiers villages. Pourquoi ne pas dire qu’il a préféré les deux premiers à la cueillette et à la chasse pour se faciliter la vie et pour lisser ses apports alimentaires, même en période de disettes ? Pourquoi ne dit-on pas que les techniques évoluant, elles ont nécessité une spécialisation des hommes et donc une collaboration entre l’agriculteur, l’éleveur, le forgeron,… ce qui a rendu la vie en « villages » opportune ?
Trop compliqué pour des enfants de huit ans ? Non, il suffit de choisir les mots. Et je suis prêt à parier beaucoup sur l’efficacité de ce genre de récit plutôt que la mise en fluo de mots-clés. Et dans le même temps, je soutiens qu’il y a là des notions bien plus intéressantes que le fait de savoir que le squelette de Lucy a été baptisé de ce prénom à cause de la chanson des Beatles (si, si, c’était surligné !) sans savoir quand elle a vécu.
Un apprentissage sans lien et sans mise en contexte aura pour conséquence que lorsque ces notions seront revues dans quelques années, il faudra tout reprendre depuis le début ou presque. Un récit, même simple, ne demandera aucun effort supplémentaire de la part de l'enseignant et sera gravé et aisé à reconstituer. Il suffira alors d’y greffer de nouveaux détails, de nouvelles connaissances, géographiques, biologiques, historiques, philosophiques,… d’y joindre d’autres époques pour développer le savoir global. Le récit restera cohérent, compris ET connu.
09:51 Écrit par Laurent Scholaers dans Perso, Science | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : école, enseignement, pensée complexe, lien, contexte, apprentissage, histoire, tammet |
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