24.05.2011

Quelques lectures

Pour qui s’intéresse à la géopolitique au Proche-Orient, je vous conseille vivement la lecture du Monde est un enfant qui joue d’Alexandre Adler. L’auteur, journaliste et historien, nous balade dans le passé pour expliquer le présent et imaginer l’avenir, en même temps que dans l’espace pour créer des liens entre les acteurs, les événements, les sensibilités politiques et religieuses. Le livre est passionnant même s’il est extrêmement dense et même si l’auteur se risque, dans une conclusion loin d’être à la hauteur de l’ensemble du texte, à une incursion en économie, domaine où il semble moins à l’aise. À lire néanmoins.

 

Dans un autre domaine, Se distraire à en mourir de Neil Postman a été réédité en français l’an dernier et préfacé par Michel Rocard. Il établit un long parallèle entre le média (de communication / transmission d’idées, de savoirs ou d’opinions), le langage utilisé et la profondeur des réflexions. Là où une société privilégie le livre, la réflexion s’inscrit dans un temps long et se fonde sur une lecture patiente, un questionnement, la possibilité de vérifier des éléments, de revenir en arrière, de s’attarder sur l’un ou l’autre détail, de méditer, de créer des liens avec d’autres livres.

À l’inverse, lorsqu’il évoque la télévision, devenue incontournable (le livre a été écrit en 1986, avant donc la montée en puissance d’internet, mais le raisonnement peut aisément lui être prolongé), il dénonce l’indispensable concision du langage. L’attention du téléspectateur étant difficile à capter et à conserver, il faut aller droit au but, renoncer au développement en profondeur des idées. Pour celui qui reçoit les images sans en contrôler le débit, réfléchir à un propos tenu risque de lui faire perdre le fil de la séquence suivante. Les acteurs s’adaptent donc : les professionnels de la télévision résument (souvent caricaturent), parlent vite, préfèrent les phrases courtes, acceptent les incohérences, multiplient les plans rapides.

Les téléspectateurs, eux, s’adaptent aussi en abandonnant progressivement la réflexion profonde au profit d’idées courtes, de phrases assénées en vérité absolue réduisant toute possibilité de débat, de résumés de livres (ou de sa préface et sa conclusion) plutôt que du livre entier, de titres d’articles (s’ils lisent la presse) plutôt que de l’article intégral ou, pire !, d’un dossier, etc. George Steiner dans Dans le Château de Barbe Bleue fait, lui aussi, référence aux nouveaux usages d'une sous-culture déguisée en culture de masses.

Tout au long de son raisonnement, l’auteur se réfère au Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley  et termine son livre par : « Dans la prophétie d’Huxley, Big Brother ne cherche pas à nous surveiller. C’est nous qui avons les yeux sur lui, de notre plein gré. […] Quand une population devient folle de fadaises, quand la vie culturelle prend la forme d’une ronde perpétuelle de divertissement, […] la nation court un grand risque : la mort de la culture la menace. » À méditer…

 

L’interrogatoire, de Jacques Chessex, est quant à lui un livre fort surprenant. Au terme de sa vie, dans un texte inachevé, l’auteur du dernier Crâne de M. de Sade s’interroge (ou est interrogé par « une voix »), se confie, se confesse. Il aborde la sexualité, ses vices et amours, la religion, ses auteurs préférés… J’aimerais partager un passage, p.68, qu’il lie à l’orgueil :

« Je n’ai qu’un destin. Ou je me rate, et je deviens fou. Ou je sais qu’au point où j’en suis avec ma part d’existence, de toute façon je dois être fou pour avoir atteint ce lieu-là. Dès lors salut, chute, abandon, la partie sera jouée au dernier souffle. En attendant je ne change pas, ou toujours plus vers quoi je suis. »

08.09.2010

Edgar Morin et la complexité

Je viens d’entamer la Méthode 5, l’humanité de l’humanité, d’Edgar Morin. Ce livre me procure un réel et immense plaisir. Il y a certes un partage profond, généreux de connaissances et de réflexions accumulées durant toute une vie ; ce qui explique partiellement le sentiment éprouvé à la lecture de ces pages, une certaine émotion aussi (la même que celle qui m'a accompagné lors de la lecture de Génétique du péché originel de Christian de Duve). Mais ce qui me plaît le plus dans l’œuvre d’Edgar Morin, c’est la défense de la complexité, de l’universalité de la pensée et du savoir face à la fuite aveugl(ant)e vers la spécialisation que nous connaissons actuellement.

Depuis toujours, je me sens comme ce poulpe en aquarium qui ne peut s’empêcher d’explorer d’autres bassins, d’en visiter les coins et recoins, d’y pêcher, d’y jouer pour ensuite revenir enrichi ou momentanément rassasié dans l’aquarium que ses soigneurs lui ont arbitrairement attribué. Ses soigneurs agissent pour son bien comme ils le font pour tous les animaux dont ils ont la charge. Mais ce poulpe est différent et ils n’en savent que peu de choses.

Si j’ai le désir d’explorer de nombreuses disciplines qui me permettront de mieux comprendre l’homme (l’individu, la société, l’espèce), c’est pour répondre à un besoin personnel, à une gourmandise que je ne parviens pas à calmer. C’est aussi parce que je pense que nous devrions tous, autant que possible, selon nos moyens, conserver l’esprit ouvert à toute connaissance. « Ainsi, toutes les sciences, tous les arts éclairent chacun sous son angle le fait humain. Mais ces éclairages sont séparés par des zones d’ombres profondes, et l’unité complexe de notre identité nous échappe. La nécessaire convergence des sciences et des humanités pour restituer la condition humaine ne se réalise pas. », écrit Edgar Morin dans ses préliminaires.

Notre course à la spécialisation est une fuite, je l’ai dit. Elle résulte de la profondeur de certaines matières, de la difficulté de les appréhender, du temps et de l’énergie qui doivent être investis dans leur exploration. Ce mouvement est indispensable, c’est un fait, mais il ne peut être le seul. Pour la plupart, ce mouvement se transforme en prétexte qui justifie le rejet d’autres pans de la connaissance, alors qu’il y a en réalité un manque d’intérêt, de temps ou de courage. Or Edgar Morin n’a de cesse de le répéter, cette spécialisation nous empêche de comprendre l’humain et crée des vides, des gouffres dans lesquels nous pourrions chuter. Elle crée LE vide. Peut-être celui-ci ou celui-là est-il champion dans sa matière mais s’il est aveugle aux savoirs connexes ou complémentaires, il reste un humain ignorant de son monde.

Si, par contre, il accepte d’explorer les intersections entre les matières, s’il accepte d’éclairer l’objet de son observation sous différents angles, il contribuera bien plus que tout autre à la compréhension de ce que nous sommes, du sens qui autrement nous échappe.

J’ai choisi de m’engager dans cette voie. Je sais que la destination est à une distance infinie de mon point de départ, que ma vie sera insuffisante, que le temps qu’il me reste ne me permettra pas de tout explorer et que je n’aurai pas les capacités de tout comprendre, mais c’est pour moi le plus beau des voyages. Et de même que les aventuriers et explorateurs reviennent au pays avec des connaissances nouvelles, des images, des blessures à montrer et des anecdotes à raconter, de même qu’ils les partagent autant que possible, je prends plaisir à rétrocéder le peu que j’ai accumulé à ce jour. Si l’on cherche à savoir qui je suis et pourquoi je fais ce que je fais, il y a là un début de réponse…