16.03.2012

Europe: le continent perdu?

J’ai assisté, hier soir, à une conférence tenue par M. Maystadt à l’occasion de la sortie de son dernier livre, « Europe : le continent perdu ? ».

Avant de poursuivre, je tiens à prendre deux précautions parce que, indépendamment de convictions politiques partagées ou non, j’ai du respect pour une personnalité qui m’est toujours apparue comme étant plus sage que la norme et au-dessus de géguerres politico-politiciennes souvent consternantes et futiles. Premièrement, je n’ai pas encore lu son livre. Ensuite, quelque peu agacé par ce que j’ai entendu, je suis parti dès la deuxième question posée à l’orateur. Dès lors, ce qui suit repose exclusivement sur la présentation de M. Maystadt.

Agacé, c’est le mot… Inquiet, aussi… L’orateur du soir a débuté par la description de quelques points faibles de l’Europe (une baisse de productivité, un tassement du PIB moyen par habitant – notamment parce que le nombre d’heures prestées diminue - , des investissements en R&D insuffisants par rapport à nos concurrents, un niveau de formation et de qualification des travailleurs trop bas par rapport aux besoins de notre économie). Il a poursuivi par les points forts en insistant sur le fait que ceux-ci sont approfondis dans son livre. Il a enfin terminé par les solutions prioritaires à ses yeux. Et c’est là que j’ai été étonné…

Face aux points faibles mentionnés, M. Maystadt propose des solutions politiques : faire en sorte que l’Europe parle enfin d’une seule voix sur la scène internationale, approfondir le Marché unique (faciliter les récupérations de créances d’un pays à l’autre, libéraliser le marché de l’électricité,…), améliorer la gouvernance européenne…

Je dois le dire, à aucun moment j’ai été en désaccord avec les propos de l’ancien Président de la BEI. Pris séparément, ils sont tous pertinents. Mais, quand il s’agit d’établir des liens entre causes et conséquences, problèmes et solutions, je ne le suis plus ! Les problèmes décrits sont économiques et on propose des solutions strictement politiques. Nos entreprises investissent trop peu, les travailleurs sont insuffisamment qualifiés et prestent globalement trop peu d’heures et on propose d’améliorer le fonctionnement des institutions européennes ? Mais bon sang, même si ces dossiers doivent aussi être traités, quel est le lien entre tout ça ?

Ceci montre une fois de plus que, même lorsqu’on est brillant et expérimenté, même lorsqu’on tient un raisonnement pertinent par parties, à ne pas établir des liens corrects entre ces parties, on s’éloigne de la vérité et de la réalité. On se trompe ! Je n’ose croire que M. Maystadt se trompe à ce point et, pourtant, rien hier soir m’a indiqué le contraire. Et, en extrapolant d’une manière forcément déraisonnable, si les responsables européens réfléchissent et agissent tous de la sorte, on peut craindre qu’effectivement, l’Europe soit un continent perdu !

07.08.2011

Quand l'autre entre en scène

Alors qu’au cours de la soirée j’ai eu le sentiment de ne pas convaincre en évoquant certaines idées et de ne trouver que très peu de reconnaissance dans le regard de mes interlocuteurs lorsque je les développais, je me suis replongé, avant de m’endormir, dans Cinq questions de morale d’Umberto Eco. Et j’y ai trouvé (en page 122 de l’édition de Poche, dans le chapitre « Quand l’autre entre en scène », partie d’un échange avec le Cardinal Martini sur le thème «  en quoi croit celui qui ne croit pas »), les hasards sont parfois surprenants, un passage qui me trouble encore maintenant, non pour son rapport à la foi mais bien plus simplement pour l’importance de l’autre dans la construction de soi, dans le développement de l’estime de soi : « Pas plus que nous ne pouvons vivre sans manger ni dormir, nous ne parvenons pas à comprendre qui nous sommes sans le regard et la réponse de l’autre. Même celui qui tue, viole, vole, outrage, le fait à des moments exceptionnels, et, le reste du temps, il mendie auprès de ses semblables approbation, amour, respect, louange. Même à l’être qu’il humilie, il demande la reconnaissance de la peur et de la soumission. Sans cette reconnaissance, l’enfant né en pleine forêt ne s’humanise pas (ou bien, à l’instar de Tarzan, il cherche à tout prix l’autre dans le visage d’un singe), et l’on pourrait mourir ou devenir fou si l’on vivait dans une communauté dont chaque membre aurait décidé, systématiquement, de ne jamais nous regarder et de se comporter comme si nous n’existions pas. »

On a beau disposer d’une force, d’un potentiel, d’idées et d’énergie, la clé et le moteur sont ailleurs. Que l’autre nous les accorde est un cadeau sans prix, qu’il nous les refuse est une forme de barbarie. Et si l’on songe au lien entre les humains, aux liens qui se sont distendus dans nos sociétés, que nous gagnerions à retisser, nous devrions non pas nous focaliser sur des objectifs matérialistes, économiques ou politiques mais bien sur la dimension fondamentale de nos rapports : (ré)apprendre à offrir à l’autre l’attention, le regard et l’écoute qui lui permettront de s’aimer, de se construire, de se développer, avec ses qualités et ses défauts, ses forces et faiblesses, tel qu’il est et tel qu’il veut être, sans psy ni coach, simplement avec les siens… Du coup, j’ai mal dormi…

 

27.05.2011

Des trucs et astuces

La prophétie d’Huxley que j’ai évoquée dans mon dernier article et qui constitue la base du raisonnement de Neil Postman dans Se distraire à en Mourir, avec 1984, décrit une société dans laquelle le contrôle autoritaire des dictatures ne serait plus nécessaire… même dans nos régimes. Michel Rocard résume bien la vision d’Huxley dans la préface : « Huxley voit les gens dépossédés de leur autonomie, de leur Histoire et venant à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui détruisent leurs capacités à penser. »

Sous certains aspects, il est assez proche de ce que l’on peut observer aujourd’hui. Voyez avec quelle aisance nous nous accrochons au premier truc, à la première astuce proposée pour tenter de résoudre nos problèmes, de réduire nos soucis, d’éloigner nos angoisses, d’atteindre nos objectifs ? Avec quelle facilité, nous adoptons une technique ou une technologie pour éviter l’effort ?

Si Neil Postman établissait un lien entre les médias et les schémas de pensée, donc entre la télévision qui simplifie et divertit et une pensée elle-aussi simplifiée, raccourcie, on peut l’étendre à l’ensemble de la société des loisirs et y ajouter notre rapport à la connaissance globale et à la complexité du monde.

Certes, la connaissance globale de l’Humanité a explosé ces dernières décennies. Les nouvelles découvertes ouvrent de nouveaux horizons immédiatement explorés par de nouveaux spécialistes ; leurs découvertes étant partiellement publiées et relayées (vulgarisées) par les médias. En outre, dans les pays où la scolarité est obligatoire et/ou bon marché, la connaissance individuelle moyenne s’est accrue de façon, elle-aussi, impressionnante. Tout cela est très positif sauf que si on rapporte la connaissance individuelle moyenne des populations instruites à la connaissance globale de l’Humanité et à la complexité du monde, je pense qu’on peut conclure que ce rapport a diminué au cours des dernières décennies. Et qui ne comprend pas le monde dans lequel il évolue vit dans le doute, la crainte, l’angoisse. L’Histoire a suffisamment montré qu’alors, et de manière invariable dans le temps et dans l’espace, l’angoisse liée à l’inconnu est apaisée par des raisonnements faciles à comprendre, des images, des dogmes, des paroles que l’on qualifie aujourd’hui de « populistes ».

Entendons-nous : nous ne sommes pas devenus bêtes ! Loin de là ! Non, les vrais responsables sont notre propension à préférer la facilité à l’effort et une méthode de pensée inappropriée à la complexité de notre environnement. Ces deux comportements nous ont menés à des limites qu’il faut désormais dépasser. D’ailleurs, au-delà de la connaissance, nous pouvons imaginer une transposition de mes propos à d’autres domaines :

Vous souhaitez perdre quelques kilos ? Avouez que, en première instance, vous préfèrerez probablement un régime rapide et qui ne grèvera pas votre plaisir, au lieu de modifications durables de vos habitudes alimentaires, susceptibles d’être contraignantes à court terme. Ce qui va justifier ce choix, c’est à la fois le sentiment qu’une étude approfondie du fonctionnement de notre corps est barbante, hors de portée associé aux propos, dans les médias, une conférence ou relayés par des proches, d’un gourou de la diététique. Chaque année, les éditeurs en découvrent de nouveaux. Chaque année, la télévision leur offre un promontoire de choix. Chaque année, on dénonce les dangers de leurs méthodes. Et chaque année, des kilos sont perdus… et repris.

Autre exemple. Vous vivez des moments difficiles ? Perte d’emploi ? Manque de revenus ? Une séparation ? Des difficultés avec les enfants ? Oh, si vous avez la chance d’avoir des amis, des vrais, disposés à vous écouter, sans s’ennuyer même lorsque vous êtes au plus bas, vous trouverez un soutien précieux. Mais dans le cas contraire, vous vous tournerez vers l’extérieur : psychologue, coach ou autres. Lequel gagnera votre confiance ? Celui qui approfondit le questionnement et la réflexion, qui allonge le temps, qui requiert un effort, qui vous déstabilise ? Ou celui qui, par son charisme et ses capacités à communiquer, vous convaincra rapidement d’adopter l’un ou l’autre truc miracle qui mènera à coup sûr au bonheur ? Sauf maladie sérieuse, je suis prêt à parier que, dans la majorité des cas, c’est la deuxième voie qui sera choisie. Jusqu’à la déception, jusqu’au gourou suivant… dans une quête perpétuelle.

Et en entreprise ? Vous êtes manager, en compétition avec d’autres managers certainement aussi compétents que vous, vous courez après des objectifs à peine visibles, votre marché est complexe, vos clients difficiles, vos concurrents efficaces, moins chers, votre emploi n’est plus assuré,… Entre deux consultants proposant des solutions d’amélioration de vos procédures et méthodes, de votre communication, et plus largement de la conduite de vos affaires : l’un analysera la situation en détail au risque de découvrir de réelles faiblesses, des vérités dérangeantes, mettra en contexte, établira des liens jamais envisagés, proposera des changements profonds susceptibles de demander de vrais efforts et envisagera des résultats à moyen terme. L’autre, charismatique, au parcours à rallonge indémontrable, à la voix plutôt grave, l’air un peu hautain, une pointe de jargon pour se grandir à vos dépens, vous proposera des idées plus simples, des trucs « vendables » aux collaborateurs et à votre direction, utilisera des images faciles à transmettre, dira « on sait faire » sous-entendant que lui a trouvé la pierre philosophale du management, vous rassurera sur les résultats forcément garantis à court terme, les illustrera par le bilan (difficilement vérifiable) d’expériences précédentes auprès de grands comptes et de noms connus,… lequel choisirez vous ? Moi, j’ai ma petite idée… et vous ?