17.09.2011

Nos libertés, la démocratie

Le Vif / l’Express de cette semaine publie une interview de Vincent de Coorebyter, philosophe avant d’être directeur du Crisp et, selon moi, l’un des observateurs les plus intelligents et intéressants de la vie politique et de la société belge (c’est toujours intéressant de fayoter dans un pays aussi petit où tout le monde se connaît, on se sait jamais… mais, blague à part, je le pense sincèrement). M. de Coorbyter constate l’affaiblissement de la démocratie et énumère quelques causes de ce phénomène. Parmi elles, l’exercice de la liberté individuelle. Il met le doigt là où ça fait mal ou plutôt, là où ça va faire très mal si nous n’adaptons pas rapidement et courageusement notre système politique, nos valeurs, nos comportements, l’éducation de nos enfants,…

L’exercice de cette liberté inscrite dans nos constitutions, dans nos traités internationaux (dont le plus beau et le plus ambitieux : la Déclaration Universelle des droits de l’Homme), dans nos esprits et notre quotidien, est un formidable moteur menant au bien-être de tous. C’est indéniable pour moi. Mais il semble que cette évolution puisse suivre une courbe semblable à celle de Gauss, plus ou moins plate selon son ancienneté, et que, passé un sommet, le moteur nous entraîne vers un déclin. Si tel est le cas, et l’actualité des dernières années semble le montrer, quel est l’élément qui inverse le sens de la courbe ? Je pense qu’une réponse possible pourrait être la conjonction d’une mauvaise compréhension de la liberté en elle-même par ceux qui l’exercent (individus, associations, groupes politiques, entreprises,…) et la volonté de certains de conserver un modèle bipolaire où les uns se réservent le pouvoir, malgré les apparences, face à d’autres qui, qu’ils veuillent ou non de ce pouvoir, désirent, plus que tout, vivre en paix (vous donnerez le sens que vous voudrez à ce mot). Je m’explique.

La liberté individuelle implique qu’elle ne soit pas absolue, qu’elle puisse s’exercer dans un cadre collectif et dans le respect de l’autre. Cependant, étendre les libertés implique nécessairement que l’on abatte les interdits, que l’on réduise les obligations, que l’on uniformise les droits, que l’on interdise que certains détiennent des privilèges dont les autres ne disposent pas. Dès lors, deux voies sont possibles : soit les élites perdent leurs droits exceptionnels et ces droits disparaissent pour tous (ce qui est à la fois absurde dans la théorie et impossible dans la pratique) soit, au contraire, on tente d’élever l’ensemble de la société au bien-être des élites. Cette deuxième voie est le pari (ou la promesse) de nos sociétés (démocratiques, occidentales, industrielles, libérales et capitalistes). Passé le temps du servage, donc, libre à chacun de travailler, d’entreprendre, d’inventer, de spéculer voire de tricher afin de s’élever matériellement et socialement, de se donner les moyens d’accéder au luxe et aux privilèges, aux libertés qu’offrent l’argent et le statut social. Et, paradoxalement, ce phénomène né de la liberté individuelle est renforcé par la présence croissante de l’Etat dit « providence » : les individus contribuent à son fonctionnement par l’impôt, ce qui permet de développer des services publics et, dès lors, on en vient à considérer que l’on paie pour pouvoir se concentrer sur sa propre vie, son propre bien-être. À l’Etat de jouer son rôle, le reste… chacun pour soi. Je caricature ? Certes, je réduis un phénomène mûri pendant trois siècles à quelques lignes. Bon… Mais derrière les gros traits, je le crois vrai. Et il est d’ailleurs très amusant de constater que ceux qui veulent plus de pouvoir pour développer leur propre bien-être individuel, veulent aussi moins d’Etat, parce que moins d’impôts... sans penser aux conséquences, même pour les plus riches !

Poursuivons. Outre l’encadrement, la liberté individuelle implique aussi que, si chacun prend son destin en main, il ait les moyens intellectuels de se mouvoir dans le monde, de comprendre les règles, ses droits et devoirs, les opportunités et menaces. Les Etats ont donc répondu à ce besoin en développant un enseignement public à côté d’un homologue privé bien plus ancien et réservé aux élites. En cela, ils ont évidemment été bien inspirés. Cependant, rapidement, certains ont compris l’éducation scolaire comme un accès au métier, une préparation à un rôle plus pragmatique que celui de citoyen : ouvrier, employé, ressource humaine. On va à l’école pour avoir un boulot, si possible bien payé. Être citoyen ? Comprendre la société ? S’intéresser à la vie de la Cité ? A quoi bon…

Avait-on intérêt à ne pas encourager les individus à devenir des citoyens et à ne pas faire coïncider l’enseignement à la complexité croissante du monde ? On aurait pourtant gagné à évoluer vers l’intelligence, la compréhension du rôle de chacun dans un ensemble et des conséquences des actes de tous pour la collectivité. Dans un accès de paranoïa, on pourrait aisément se dire qu’il y avait un intérêt, pour certains, à maintenir les individus, même éduqués, à rester plus « enfants / consommateurs » qu’ « adultes », acteurs à la fois individuels et collectifs. Entendons-nous, je ne pense pas à une grande conspiration ou à une action délibérée d’un groupe de puissants désireux de devenir « maître du monde ». Même si certaines entreprises multinationales pourraient laisser penser le contraire, je ne pense pas que nous en soyons là. Et je ne suis pas paranoïaque à ce point ! Non, il s’agit plus d’une tendance suivie, dans un élan commun, par les gagnants et les perdants, d’un courant contre lequel, officiellement, il serait vain de se dresser.

Donc, en comprenant mal le sens de la liberté et ses limites, d’une part, et les objectifs de l’éducation, d’autre part, j’irais volontiers jusqu’à affirmer que la démocratie s’est tout bonnement tiré une balle dans le pied. Et, dès lors, le sommet de la courbe est passé (quand ? Je fixerais volontiers le point de rupture à la seconde Guerre mondiale mais cette affirmation demanderait une longue explication) et l’exercice de la liberté individuelle devient nuisible (que ces mots me sont douloureux !) à la démocratie dans son ensemble. Et si effectivement, notre évolution suit une courbe de la forme de celle de Gauss et si elle est plus ou moins plate selon l’ancienneté de la tendance menant à plus ou moins de liberté, donc selon le pays, je n’ose imaginer la rapidité de la chute pour les peuples ayant connu une évolution fulgurante ces dernières années.

On pourrait ajouter de nombreuses autres causes de l’affaiblissement de la démocratie mais, il me semble qu’elles découlent majoritairement de celles que je viens de présenter. Un exemple : nos leaders n’ont plus de projet à long terme (ou n’osent pas / n’arrivent pas à les porter, ce qui revient au même) parce que leur temps politique est plus celui des médias et des élections que celui de la société. La liberté d’exprimer son opinion, par la presse, le vote, les manifestations, etc. mettent une pression si forte sur les dirigeants que leurs marges de manœuvre s’en trouvent réduites, alors que les individus, eux, n’ont pas (ou insuffisamment) de vision globale d’un éventuel projet et décident généralement pour leur seul intérêt.

Il est pourtant encore possible d’inverser la tendance. Nous devons nous autolimiter et recadrer nos libertés afin qu’elles s’intègrent dans un projet collectif viable. Sans  cela, notre histoire nous entraînera, malgré nous et de notre fait, vers une crise telle qu’elle ne pourra qu’être récupérée par un nouveau régime, totalitaire celui-là (ou à nouveau). Entre-temps, nous aurons connu une crise gravissime dont je n’ose imaginer le visage. Évitons-la !

Le chantier est gigantesque mais d’autres, avant nous, ont abattu un travail bien plus considérable. Des grands hommes (non, je ne pense pas aux « héros » responsables des massacres qui font la fierté des nations!) ont transformé nos villes et nos modèles, organisé nos sociétés et les rapports entres les individus. Ils ont réduit les distances entre les familles et entre les peuples, donc entre les cultures, affaibli le pouvoir des religions au profit de la liberté de penser, transféré la puissance des armées aux institutions démocratiques, ouvert la porte des écoles (avec les limites citées plus haut),...

A nous de désigner nos grands hommes, ceux qui emmèneront leurs peuples vers un autre stade d’évolution, vers un âge adulte, ceux qui donneront un autre visage à nos démocraties. Et peut-être, d’ailleurs, devrons-nous inventer d’autres formes de gouvernance  a priori contraires au modèle que nous défendons. Peut-être pourrions-nous, un jour, disposer, au-dessus de nos institutions nationales et supranationales démocratiques, d’un organe constitué de « sages » non pas élus mais cooptés, dont les conditions de fonctionnement les placeraient naturellement au-dessus de la mêlée et de la vie des humains, isolés d’elle, pour le bien de l’ensemble de l’Humanité (notamment pour régler les questions de surpopulation, de gestion de biens collectifs comme l'eau, l'air,...). Alors, peut-être, nos libertés ne seront plus un danger pour nous et pour elles-mêmes.

 

Note: M. de Coorebyter fait référence, en fin d'interview, au très intéressant livre de Christian de Duve, Génétique du Péché originel (Odile Jacob, 2009). C'est assurément un livre à lire en ces temps de repli sur soi et de questionnement quant à l'avenir de l'Humanité, à la surpopulation, à la violence, à la bonne cohabitation entre les peuples. Il suggère des réponses difficiles aux problèmes qui sont les nôtres mais insiste sur l'impérieuse nécessité d'accéder à un stade supérieur d'évolution.

 

08.09.2011

La crise et après?

En réaction à un article posté sur son blog par Bruno Colmant (http://blogs.lecho.be/colmant/2011/09/un-automne-volatil....), voici ce que j'ai répondu:

Nous sommes nombreux, économistes, observateurs ou simples citoyens, à partager ce type d’analyse. Elle est tristement convaincante. Mais comment aller au-delà ? Quelles solutions y apporter ? Et, surtout, comment absorber les chocs inévitables ? Certaines catégories de personnes s’en sortiront plutôt bien malgré un appauvrissement collectif. Mais les autres ? Les déjà pauvres et les futurs déclassés ? Quelle société leur promet-on ?

Ce n’est pas une réaction défaitiste que de se préparer au pire. Nous devons évidemment continuer à nous battre pour sauver notre modèle économique ou pour le faire évoluer de manière à minimiser les conséquences de la crise et de nos erreurs passées. Mais, comme vous le dites, il y aura appauvrissement. Beaucoup le savent et le craignent. D'autres (se) le cachent mais ce n'est pas la position la plus adéquate / enviable.  

Il y aura plus de chômage, de sentiment d’échec, de solitude, d’absence de lendemain. C’est déjà le cas, d’ailleurs. La peur pour soi, la peur pour ses enfants sont des sentiments qui avaient disparus comme une maladie que l’on croyait éradiquée par un vaccin miraculeux. Ils sont revenus. Il est donc désormais urgent de s’interroger sur le modèle de société que nous voulons pour absorber ces chocs, rendre du bien-être à ceux que l’économie et la mauvaise gestion politique de celle-ci conduiront à la  chute. Trouver un modèle où les liens, le partage et la solidarité, l’effort collectif côtoieront l’intelligence, la curiosité, la connaissance, le dépassement de soi, le plaisir d’agir, de bien faire,…

Officiellement, on cherche depuis longtemps. Il va bien falloir par trouver !

 

06.09.2011

Crise grecque

Depuis le début de la crise de la dette grecque, je soutiens mordicus que nous devons rester solidaires et que, pour protéger l’Union et la zone Euro, nous devons tous produire les efforts nécessaires, que laisser sortir la Grèce de l’euro serait une catastrophe, etc. Je reste persuadé de tout cela, mais…

Persuadé parce que nos économies étant tellement interconnectées, nos banques détenant tant de créances (en euro) sur les institutions grecques, un retour à la drachme serait aussi dommageable qu’une cessation de paiement : la sortie de l’euro ferait exploser l’inflation grecque, réduisant à la fois les patrimoines à peau de chagrin et les capacités de rembourser les dettes contractées en euro à néant ! De facto, la Grèce serait en cessation de paiement avant de pouvoir compter sur la faiblesse relative de sa monnaie pour engendrer une hypothétique inversion de sa balance commerciale.

Pour s’en sortir, elle a besoin de nous, de nos capacités d’emprunt, de notre solidarité. Mais elle doit aussi produire des efforts gigantesques et impopulaires pour rétablir une situation de droit à l’intérieur de ses frontières : réduire les avantages indus de certains, prendre des mesures d’économies drastiques et faire entrer l’argent des impôts dans les caisses. Les efforts conjoints des parties devraient permettre non seulement de convaincre les marchés de l’efficacité du plan de sauvetage mais, surtout, de mener au succès puis, de redonner confiance aux Grecs eux-mêmes.

Malheureusement, on vient d’apprendre que les Grecs ne traduisent pas leurs promesses en actes ; ils ne font pas leur part du boulot. Dès lors, on peut raisonnablement se demander si les pays de la zone ne devraient pas prendre, eux, des mesures strictes afin de sauver l’ensemble de notre modèle et si, pour être clair, contraindre la Grèce à sortir de l’euro ne serait pas une mesure de saine gestion.

Qu’on aille dans cette voie ou non, si la Grèce ne produit pas les efforts qui lui incombent afin de rétablir une situation dans laquelle elle s’est mise (presque) toute seule, nos banques enregistreront de lourdes pertes sur cette dette « pourrie ». Mais si nous continuons à laisser les gouvernements grecs successifs se moquer du monde, et de nous en l’occurrence, nous perdrons nous aussi toute crédibilité et nous mettrons nos économies en danger. Le doute s’est donc installé dans mon esprit…

 

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