14.07.2011

La rumeur

« On nous cache tout, on nous dit rien… »

Hier soir, l’émission C’dans l’air de France5 traitait de la rumeur. Celle(s) concernant Mme Aubry : elle serait alcoolique, atteinte d’une tumeur au cerveau, homosexuelle et, comble du comble, son mari serait islamiste. Bon… Ce n’est évidemment pas la première rumeur, ni la dernière. Et Mme Aubry a choisi de la combattre de front, dès aujourd’hui, pour (tenter de) dégonfler une baudruche qui la gênera tôt ou tard. Les chroniqueurs de l’émission l’ont bien rappelé, il n’existe aucune élection sans rumeur. Ce qui compte, c’est l’importance qu’on lui donne.

Nous devrions pouvoir prendre du recul par rapport à ces nouvelles colportées par le « téléphone arabe », hésitant entre canular et propagande et, plus largement, par rapport à toute information. Laquelle semble vraie, laquelle est fausse, laquelle est croisée et vérifiée ? Laquelle est importante aussi ? Laquelle relève de la sphère privée ou concerne la vie publique ?

Ceci m’amène à penser à la volonté de la part de la population de tout contrôler et d’atteindre un niveau de pouvoir égal à celui des élites puis, qui sait ?, de les écarter définitivement. Une population qui, ayant accès à diverses sources d’informations, pense que le secret ne peut plus exister, que tout le monde doit tout savoir sur tout pour pouvoir décider en lieu et place des dirigeants, considérés comme forcément incompétents et focalisés sur leurs seuls intérêts. Quelques groupes de pression veulent aller dans ce sens, tant d’ailleurs dans la société civile qu’en entreprise, sans oublier évidemment les quelques partis politiques qui surfent sur la vague du « tous pourris ».

Cette dérive m’effraie, je le dis sans retenue. Autant la rumeur a toujours existé et a peu d’importance si on la laisse à sa place, entre le comptoir de bistro et les toilettes, à côté de la blague potache et de l’anecdote cochonne. Autant le sentiment que tout citoyen peut à la fois détenir l’information la plus secrète et exercer le pouvoir des élites, cette prétention selon laquelle nous vaudrions mieux que ces incapables et profiteurs qui nous gouvernent me semblent être une évolution très dangereuse pour la démocratie. Nous savons tous que ce que l’on appelle l’intelligence collective est limité par l’éducation, la culture, les capacités de réflexion, d’établir des liens et de mettre en contexte, d’approfondir les stratégies,… des individus. Limité aussi par les passions et les manipulations, elles-mêmes motivées par les intérêts personnels matériels, philosophiques ou plus simplement d’ego. Nous savons tous que les mouvements de foule font rarement dans la nuance, qu’ils sont plus souvent cantonnés dans les pages noires des livres d’Histoire que dans les chapitres glorieux, raison pour laquelle, notamment, on a inventé le vote secret plutôt qu’à main levée. Nous savons tous, depuis la République de Platon, que chacun peut trouver sa place dans l’organisation de la société en fonction de ses capacités (lesquelles incluent malheureusement encore le fait d’être bien-né mais portent depuis l’avènement de la démocratie sur les compétences, le travail, l’expérience, etc.), que tous n’exercent pas tous les pouvoirs sans limitation.

La démocratie telle que nos aïeux l’ont voulue montre peut-être des signes de faiblesse, surtout face à certains défis de grande envergure, requérant des moyens considérables et portant sur des périodes longues (environnement, construction européenne, lutte face au terrorisme international,…). Mais elle permet aux citoyens de faire valoir leurs droits, de s’exprimer et de choisir leurs représentants, en nombre limité, professionnels ou non, censés se concentrer sur les stratégies à court, moyen et long terme, sur leur mise en place, l’évaluation des actions, les corrections de cap, etc. Pour ce faire, nous devons être correctement informés – le rôle de la presse est primordial – et formés – le rôle de l’école, de la culture, des parents,… l’est tout autant ! -. Mais les mieux informés doivent rester les premiers intéressés, les dirigeants, entourés d’experts de différents domaines, autres représentants d’une élite. Ces connaissances, compétences et intelligences combinées mettent les décideurs en capacité de gérer ; ce mode de fonctionnement, même s’il n’est pas parfait, me paraît bien plus fiable que transférer le pouvoir vers la population, vers un mécanisme d’autogestion appliqué à la démocratie. Ça ne signifie évidemment pas que tout doit rester en l’état !

Ce qui peut changer, c’est notamment le sentiment de devoir connaître un haut responsable ou être « fils de… » pour parvenir à percer dans notre système politique, plus précisément au sein d’un parti. La démocratie interne aux partis politiques devrait peut-être être renforcée. De la sorte, on réduirait la frustration des citoyens ne se sentant pas écoutés, les militants de talents et dévoués qui se voient dépassés sur les listes par l’un ou l’autre pistonné sans projet ni vision.

Mais ce qui peut changer aussi, c’est le mode d’expression directe de la population. Plutôt qu’une expression distante sur des réseaux sociaux et la participation anonyme à des blogs et forums, nous devrions avoir le courage d’afficher notre identité et, comme l’avait imaginé l’un de mes amis, d’y lier une mesure de réputation. Si l’on veut évoluer vers une forme d’autogestion, il est indispensable d’accepter à la fois l’autocensure, basée sur la réflexion personnelle, sur le sens des responsabilités et sur une éthique formelle ou non rendant la vie en société virtuelle possible, pacifique et agréable. Indispensable aussi d’accepter beaucoup plus l’avis de lecteurs identifiés, voire même leur propre censure. De la même manière qu’un groupe réel peut écarter un importun, les médias virtuels doivent développer les outils conduisant à une expression raisonnée et constructive, équilibrée et régulée. Alors peut-être remettrons-nous les rumeurs à leur juste place et atteindrons-nous un nouveau stade d’évolution à la fois de notre système politique et de notre organisation… Alors peut-être aussi recommencerons-nous à respecter les intellectuels de toutes disciplines et de tous bords, ceux qui, par leurs capacités de raisonnement et de développement d'idées neuves, profondes et validées se démarqueront et permettront à tous d'avancer...