27.05.2011

Des trucs et astuces

La prophétie d’Huxley que j’ai évoquée dans mon dernier article et qui constitue la base du raisonnement de Neil Postman dans Se distraire à en Mourir, avec 1984, décrit une société dans laquelle le contrôle autoritaire des dictatures ne serait plus nécessaire… même dans nos régimes. Michel Rocard résume bien la vision d’Huxley dans la préface : « Huxley voit les gens dépossédés de leur autonomie, de leur Histoire et venant à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui détruisent leurs capacités à penser. »

Sous certains aspects, il est assez proche de ce que l’on peut observer aujourd’hui. Voyez avec quelle aisance nous nous accrochons au premier truc, à la première astuce proposée pour tenter de résoudre nos problèmes, de réduire nos soucis, d’éloigner nos angoisses, d’atteindre nos objectifs ? Avec quelle facilité, nous adoptons une technique ou une technologie pour éviter l’effort ?

Si Neil Postman établissait un lien entre les médias et les schémas de pensée, donc entre la télévision qui simplifie et divertit et une pensée elle-aussi simplifiée, raccourcie, on peut l’étendre à l’ensemble de la société des loisirs et y ajouter notre rapport à la connaissance globale et à la complexité du monde.

Certes, la connaissance globale de l’Humanité a explosé ces dernières décennies. Les nouvelles découvertes ouvrent de nouveaux horizons immédiatement explorés par de nouveaux spécialistes ; leurs découvertes étant partiellement publiées et relayées (vulgarisées) par les médias. En outre, dans les pays où la scolarité est obligatoire et/ou bon marché, la connaissance individuelle moyenne s’est accrue de façon, elle-aussi, impressionnante. Tout cela est très positif sauf que si on rapporte la connaissance individuelle moyenne des populations instruites à la connaissance globale de l’Humanité et à la complexité du monde, je pense qu’on peut conclure que ce rapport a diminué au cours des dernières décennies. Et qui ne comprend pas le monde dans lequel il évolue vit dans le doute, la crainte, l’angoisse. L’Histoire a suffisamment montré qu’alors, et de manière invariable dans le temps et dans l’espace, l’angoisse liée à l’inconnu est apaisée par des raisonnements faciles à comprendre, des images, des dogmes, des paroles que l’on qualifie aujourd’hui de « populistes ».

Entendons-nous : nous ne sommes pas devenus bêtes ! Loin de là ! Non, les vrais responsables sont notre propension à préférer la facilité à l’effort et une méthode de pensée inappropriée à la complexité de notre environnement. Ces deux comportements nous ont menés à des limites qu’il faut désormais dépasser. D’ailleurs, au-delà de la connaissance, nous pouvons imaginer une transposition de mes propos à d’autres domaines :

Vous souhaitez perdre quelques kilos ? Avouez que, en première instance, vous préfèrerez probablement un régime rapide et qui ne grèvera pas votre plaisir, au lieu de modifications durables de vos habitudes alimentaires, susceptibles d’être contraignantes à court terme. Ce qui va justifier ce choix, c’est à la fois le sentiment qu’une étude approfondie du fonctionnement de notre corps est barbante, hors de portée associé aux propos, dans les médias, une conférence ou relayés par des proches, d’un gourou de la diététique. Chaque année, les éditeurs en découvrent de nouveaux. Chaque année, la télévision leur offre un promontoire de choix. Chaque année, on dénonce les dangers de leurs méthodes. Et chaque année, des kilos sont perdus… et repris.

Autre exemple. Vous vivez des moments difficiles ? Perte d’emploi ? Manque de revenus ? Une séparation ? Des difficultés avec les enfants ? Oh, si vous avez la chance d’avoir des amis, des vrais, disposés à vous écouter, sans s’ennuyer même lorsque vous êtes au plus bas, vous trouverez un soutien précieux. Mais dans le cas contraire, vous vous tournerez vers l’extérieur : psychologue, coach ou autres. Lequel gagnera votre confiance ? Celui qui approfondit le questionnement et la réflexion, qui allonge le temps, qui requiert un effort, qui vous déstabilise ? Ou celui qui, par son charisme et ses capacités à communiquer, vous convaincra rapidement d’adopter l’un ou l’autre truc miracle qui mènera à coup sûr au bonheur ? Sauf maladie sérieuse, je suis prêt à parier que, dans la majorité des cas, c’est la deuxième voie qui sera choisie. Jusqu’à la déception, jusqu’au gourou suivant… dans une quête perpétuelle.

Et en entreprise ? Vous êtes manager, en compétition avec d’autres managers certainement aussi compétents que vous, vous courez après des objectifs à peine visibles, votre marché est complexe, vos clients difficiles, vos concurrents efficaces, moins chers, votre emploi n’est plus assuré,… Entre deux consultants proposant des solutions d’amélioration de vos procédures et méthodes, de votre communication, et plus largement de la conduite de vos affaires : l’un analysera la situation en détail au risque de découvrir de réelles faiblesses, des vérités dérangeantes, mettra en contexte, établira des liens jamais envisagés, proposera des changements profonds susceptibles de demander de vrais efforts et envisagera des résultats à moyen terme. L’autre, charismatique, au parcours à rallonge indémontrable, à la voix plutôt grave, l’air un peu hautain, une pointe de jargon pour se grandir à vos dépens, vous proposera des idées plus simples, des trucs « vendables » aux collaborateurs et à votre direction, utilisera des images faciles à transmettre, dira « on sait faire » sous-entendant que lui a trouvé la pierre philosophale du management, vous rassurera sur les résultats forcément garantis à court terme, les illustrera par le bilan (difficilement vérifiable) d’expériences précédentes auprès de grands comptes et de noms connus,… lequel choisirez vous ? Moi, j’ai ma petite idée… et vous ?

24.05.2011

Quelques lectures

Pour qui s’intéresse à la géopolitique au Proche-Orient, je vous conseille vivement la lecture du Monde est un enfant qui joue d’Alexandre Adler. L’auteur, journaliste et historien, nous balade dans le passé pour expliquer le présent et imaginer l’avenir, en même temps que dans l’espace pour créer des liens entre les acteurs, les événements, les sensibilités politiques et religieuses. Le livre est passionnant même s’il est extrêmement dense et même si l’auteur se risque, dans une conclusion loin d’être à la hauteur de l’ensemble du texte, à une incursion en économie, domaine où il semble moins à l’aise. À lire néanmoins.

 

Dans un autre domaine, Se distraire à en mourir de Neil Postman a été réédité en français l’an dernier et préfacé par Michel Rocard. Il établit un long parallèle entre le média (de communication / transmission d’idées, de savoirs ou d’opinions), le langage utilisé et la profondeur des réflexions. Là où une société privilégie le livre, la réflexion s’inscrit dans un temps long et se fonde sur une lecture patiente, un questionnement, la possibilité de vérifier des éléments, de revenir en arrière, de s’attarder sur l’un ou l’autre détail, de méditer, de créer des liens avec d’autres livres.

À l’inverse, lorsqu’il évoque la télévision, devenue incontournable (le livre a été écrit en 1986, avant donc la montée en puissance d’internet, mais le raisonnement peut aisément lui être prolongé), il dénonce l’indispensable concision du langage. L’attention du téléspectateur étant difficile à capter et à conserver, il faut aller droit au but, renoncer au développement en profondeur des idées. Pour celui qui reçoit les images sans en contrôler le débit, réfléchir à un propos tenu risque de lui faire perdre le fil de la séquence suivante. Les acteurs s’adaptent donc : les professionnels de la télévision résument (souvent caricaturent), parlent vite, préfèrent les phrases courtes, acceptent les incohérences, multiplient les plans rapides.

Les téléspectateurs, eux, s’adaptent aussi en abandonnant progressivement la réflexion profonde au profit d’idées courtes, de phrases assénées en vérité absolue réduisant toute possibilité de débat, de résumés de livres (ou de sa préface et sa conclusion) plutôt que du livre entier, de titres d’articles (s’ils lisent la presse) plutôt que de l’article intégral ou, pire !, d’un dossier, etc. George Steiner dans Dans le Château de Barbe Bleue fait, lui aussi, référence aux nouveaux usages d'une sous-culture déguisée en culture de masses.

Tout au long de son raisonnement, l’auteur se réfère au Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley  et termine son livre par : « Dans la prophétie d’Huxley, Big Brother ne cherche pas à nous surveiller. C’est nous qui avons les yeux sur lui, de notre plein gré. […] Quand une population devient folle de fadaises, quand la vie culturelle prend la forme d’une ronde perpétuelle de divertissement, […] la nation court un grand risque : la mort de la culture la menace. » À méditer…

 

L’interrogatoire, de Jacques Chessex, est quant à lui un livre fort surprenant. Au terme de sa vie, dans un texte inachevé, l’auteur du dernier Crâne de M. de Sade s’interroge (ou est interrogé par « une voix »), se confie, se confesse. Il aborde la sexualité, ses vices et amours, la religion, ses auteurs préférés… J’aimerais partager un passage, p.68, qu’il lie à l’orgueil :

« Je n’ai qu’un destin. Ou je me rate, et je deviens fou. Ou je sais qu’au point où j’en suis avec ma part d’existence, de toute façon je dois être fou pour avoir atteint ce lieu-là. Dès lors salut, chute, abandon, la partie sera jouée au dernier souffle. En attendant je ne change pas, ou toujours plus vers quoi je suis. »

12.05.2011

Un sacré p’tit bonhomme

J’ai assisté à un événement, hier soir, que je ne suis pas près d’oublier : une rencontre avec Stéphane Hessel, à Bruxelles, devant un auditoire de 1500 personnes. Après les présentations d’usage, l’invité d’honneur est revenu sur ses valeurs, ses combats, son livre « indignez-vous ! ». Puis, il a répondu avec enthousiasme et ouverture aux quelques questions posées (mais dix fois plus de doigts se sont levés !). Intéressant, agréable mais ce n’est pas ça qui m’a le plus frappé.

Au contraire d’autres conférences où certains viennent dans le seul but d’en découdre avec l’orateur ou d’exhiber leur savoir, l’auditoire présent a manifesté un respect hors du commun. Des personnes âgées, d’autres mâtures et une bonne moitié d’étudiants d’une vingtaine d’année, tous écoutaient attentivement, riaient aux plaisanteries, applaudissaient aux bons mots, prenaient notes et photos… Mais surtout, tous se sont levés spontanément à la fin, pour applaudir Stéphane Hessel et pour l’écouter réciter la Jolie Rousse d’Apollinaire… en silence. Impressionnant !

Compte tenu de ce que l’on sait de M. Hessel, et laissons les polémiques vaines de côté !, et de ce que j’ai vu hier, je devrais dire de lui que c’est un grand homme. Vu son parcours, son charisme, sa sympathie, ses idées (mais on est évidemment pas obligé de les partager), ce ne serait pas exagéré. Mais il ne faudrait pas qu’il prenne la grosse tête. Alors disons que c’est un sacré p’tit bonhomme !

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